Il est des rues dont le nom seul suffit à évoquer toute une époque, toute une culture. La rue de la Huchette, dans le 5e arrondissement de Paris, est l'une de celles-là. Depuis que le Caveau de la Huchette a ouvert ses portes en 1947, cette rue étroite de la rive gauche est le territoire du jazz à Paris — une enclave où la musique américaine a trouvé un foyer européen permanent. Blue Note à la Huchette d'Esnault est un portrait de cette atmosphère nocturne unique.
La rue de la Huchette
La rue de la Huchette est une rue médiévale, étroite et courbe, qui relie le boulevard Saint-Michel au quai Saint-Michel. Son tracé irrégulier, typique du Paris d'avant Haussmann, contraste avec la régularité des grandes artères du XIXe siècle. Cette irrégularité pittoresque en a fait, dès le XIXe siècle, un lieu de prédilection pour les artistes et les écrivains.
Aujourd'hui, la rue de la Huchette est envahie de restaurants grecs et de boutiques de souvenirs — mais le Caveau de la Huchette continue de jouer le jazz chaque soir, et la nuit, quand les touristes se dispersent, la rue retrouve quelque chose de son atmosphère d'antan. C'est cette heure nocturne qu'Esnault a voulu capturer.
La lumière nocturne des enseignes
La nuit, la rue de la Huchette est transformée par ses enseignes lumineuses. Les néons des restaurants teintent les façades de rouge et de jaune ; les écrans des entrées de clubs projetent des lumières bleues et violettes sur le trottoir humide ; les réverbères municipaux ajoutent leur note orangée. Cette polychromie nocturne est ce qui fait la richesse visuelle de la scène.
Pour l'hyperréaliste, chaque source lumineuse est un défi à part : il faut rendre sa couleur propre, son intensité, sa façon de se réfléchir sur les surfaces mouillées. La combinaison de toutes ces sources crée un équilibre délicat des valeurs que la photographie ordinaire ne peut pas restituer sans artifice (surexposition, sous-exposition selon les zones) mais que la peinture peut maîtriser.
La blue note comme principe musical et pictural
La blue note est une inflexion caractéristique du jazz : une note légèrement abaissée (le troisième ou le septième degré de la gamme), qui donne au jazz et au blues leur couleur émotionnelle particulière — une mélancolie douce, entre la tristesse et la joie, qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre. Cette note « hors gamme », qui transgresse les règles de l'harmonie classique, est à l'origine de l'une des esthétiques musicales les plus riches du XXe siècle.
En titrant son tableau Blue Note à la Huchette, Esnault invite le spectateur à percevoir la scène nocturne avec les oreilles autant qu'avec les yeux. La lumière bleue de l'enseigne n'est pas seulement une couleur : c'est une note, un accord, une atmosphère sonore traduite visuellement. Le tableau est une synesthésie.
Jazz et identité parisienne
Paris a joué un rôle particulier dans l'histoire du jazz : ville d'accueil des musiciens noirs américains qui fuyaient la ségrégation (Sidney Bechet, Bud Powell, Dexter Gordon y ont vécu et enregistré), elle a aussi développé une scène jazz proprement française (Django Reinhardt, Stéphane Grappelli). Le jazz est entré dans l'identité culturelle de la rive gauche, au même titre que la philosophie existentialiste ou les cafés de Saint-Germain-des-Prés.
Peindre Blue Note à la Huchette, c'est donc peindre cette double identité — américaine et parisienne — qui fait la richesse culturelle du lieu. C'est aussi, pour Esnault, renouer avec sa propre histoire musicale : l'enseigne qui brille sur la façade est le signe d'un monde qu'il a fréquenté avant de se consacrer à la peinture.