La relation entre jazz et arts plastiques est l'une des plus fécondes de l'histoire de la culture moderne. Dès les années 1950, les peintres de l'expressionnisme abstrait américain reconnaissaient leur dette envers le jazz : Jackson Pollock peignait à la façon dont Charlie Parker improvisait, Franz Kline avait le rythme syncopé des cuivres dans ses traits noirs. Et dans l'autre sens, Miles Davis et plusieurs grands jazzmen étaient aussi des peintres.

Jazz et improvisation dans la peinture

Ce qui relie jazz et peinture, c'est d'abord une relation au temps et à l'improvisation. Le musicien de jazz navigue dans un espace harmonique et rythmique défini (la grille d'accords, le tempo) pour y construire une ligne mélodique spontanée et unique. Le peintre, lui, navigue dans un espace visuel (la composition, les valeurs, la perspective) pour y construire une image. Dans les deux cas, la maîtrise technique est une condition de la liberté : on n'improvise bien que quand on a assez travaillé pour ne plus avoir à penser à la technique.

Pour Gilles Paul Esnault, dont la formation musicale précède la formation picturale, cette analogie est vécue de l'intérieur. La discipline acquise en musique — répétition, attention à la nuance, patience dans le travail sur une phrase jusqu'à ce qu'elle sonne juste — s'est transférée naturellement dans la pratique picturale.

Blue Note à la Huchette

Blue Note à la Huchette est le tableau qui relie le plus directement les deux passions d'Esnault. La rue de la Huchette est l'une des artères les plus musicales de Paris : depuis les années 1950, ses clubs de jazz (le Caveau de la Huchette, fondé en 1947, qui tourne encore aujourd'hui) attirent les amateurs du monde entier. La nuit, les enseignes lumineuses teintent le pavé humide de nappes colorées, les silhouettes des musiciens se découpent dans les vitrines.

Peindre cette rue, c'est peindre un souvenir sonore autant que visuel. La lumière bleue de l'enseigne est aussi la note bleue — la blue note — cette inflexion caractéristique du jazz, légèrement en dehors de la gamme tempérée, qui donne au blues et au jazz leur couleur émotionnelle particulière. Le tableau est une synesthésie : on y voit de la musique, on y entend de la lumière.

Musiciens peintres, peintres musiciens

La liste des musiciens qui ont pratiqué les arts visuels est longue et souvent surprenante. Miles Davis, dans la dernière partie de sa vie, a produit des centaines de peintures et de dessins — des œuvres expressionnistes et colorées qui ressemblent à des improvisations visuelles. Paul McCartney peint depuis les années 1980. John Lennon a laissé une œuvre graphique considérable. Arnold Schoenberg peignait — et sa théorie du dodécaphonisme a des parallèles troublants avec l'abstraction cubiste.

Dans l'autre sens, les peintres qui aimaient et comprenaient profondément la musique sont encore plus nombreux. Kandinsky théorisait la synesthésie et peignait en pensant à la musique de Schoenberg. Klee était violoniste accompli. La musicalité de la ligne, du rythme visuel, des harmonies chromatiques n'est pas une métaphore vide : c'est une réalité perceptive que les artistes explorent depuis que les deux arts existent.

L'atmosphère nocturne comme sujet partagé

Le jazz et la peinture d'Esnault partagent aussi un même territoire temporel : la nuit. C'est la nuit que les clubs ouvrent, que la lumière artificielle transforme le monde, que les inhibitions tombent et que les atmosphères se chargent d'une intensité particulière. Peindre la nuit parisienne, c'est peindre le territoire du jazz : bars, clubs, rues désertes, lumières qui traînent sur les pavés mouillés.

Cette dimension nocturne donne aux tableaux d'Esnault une qualité d'atmosphère que la peinture diurne ne possède pas. La nuit est le moment où la ville se révèle autrement, où la lumière artificielle recompose les valeurs et les couleurs, où le réel prend un aspect légèrement irréel — propice à la contemplation et à la peinture.